3/23/06

Ma soeur sur l'identite malgache / "being malagasy": take 2


you remember my sister for her thoughts on the reason we blog or my mother's birthday. Here she is, ranting in French on the theme of the week on the blogosphere: "being malagasy". It's well worth a read, I think (without being too subjective):
"Cela peut paraître surprenant mais, en ce qui me concerne, mon identité malgache me saute violemment au nez lorsque Bedis, mon canard sauvage, me tend fièrement quelques articles sur Madagascar, patiemment repérés et découpés après le tri d’interminables numéros du Monde et du Figaro. Ilakaka et son improbable Far West, une publi-promotion sur Ravalomanana, président-chef d’entreprise, un énième article sur la faune et la flore du dernier paradis, Morombe ou la mauvaise gouvernance, Tsingy majestueux sur la côte ouest et misère urbaine sur les décharges publiques de Tana, lémuriens chorégraphes et les succès de la ZOB.

Etre malgache à l’étranger, est-ce lire ces articles comme si on avait « toujours-déjà » su ? Est-ce chercher obsessionnellement le hic dans un documentaire télévisé, le trait grossi, le sensationnalisme, ou y chercher un visage connu, une rue de son enfance ? Est-ce se demander où pourquoi les reporters ne donnent jamais la parole à ceux qui ont eu la chance de partir (comme nous) et le courage de rentrer (contrairement à nous), ceux qui n’ont pas céder à l’angoisse d’un avenir incertain, ceux qui sont retournés sur la terre de leurs ancêtres et ont tenté de bâtir la nation de leurs enfants?

Mais être malgache à l’étranger, n’est-ce pas aussi éviter de se singulariser, tenter de s’adapter, apprendre, de manière à trouver presque surprenant que l’on s’adresse à nous pour le dernier article ou d’une future émission sur Madagascar, lorsque l’on s’efforce à se fondre, sans heurt, dans le milieu qui nous accueille, à en oublier ce qu’être malgache veut dire ?

Je baladais tranquillement mon statut de citoyenne du monde insouciante dans le couloir de notre appartement tunisois lorsque Bedis revint à la charge avec un article sur Jean-Luc Raharimanana, écrivain-poète, auteur de « Nour, 1947 » (Ed. Le Serpent à plume, 260p). Une demi-page dans la section Littératures du Monde, un article, une photo, un extrait, « Les mots et la mémoire volés de Madagascar », titre d’une lecture qui s’annonçait douloureuse à plusieurs égards.

D’abord, un réflexe plus qu’une douleur, irrépressible: le complexe d’infériorité, celui de l’incrédulité: un malgache ?….en page littéraire du Monde? Habituée à trouver de rares articles sur l'état de Madagascar dans la section environnement ou économie de ce genre de quotidien, j'avais oublié que le monde n’est plus celui de 1947, ou même des lendemains de l’indépendance où les puissances coloniales regardaient d’un œil, au pire narquois, au mieux paternaliste, la libération des esprits, des plumes des populations qu’elles maintenaient jadis sous leur joug. J’avais oublié que Madagascar, ses musiques, ses poètes, ses entrepreneurs, ses artisans, ses talents parcouraient et remplissaient le monde, depuis longtemps. Douleur d’un réflexe complexe de mon âme perdue, esclave de l’image durablement destructrice du Tana des années 70 de la production à outrance, du « Mamokara ! Mamokara ! », injonction désastreuse inspirée du système soviétique, qui allait à son tour inspirer la méfiance à toute une génération, la mienne, à l’égard du « vita gasy » . Une école redoutable du mépris de soi.

Puis vint une douleur plus sourde, plus profonde, plus insidieuse : celle de la perte de l’histoire, disparue des manuels de l’ESCA de la fin des années 70, gommées de mes années d’adolescence tananarivienne par un régime qui faisait l’histoire, et ne la racontait pas. Il n’y avait pas de passé, encore moins d'insurrection dans les cours de géo de nos professeurs d’Histo-Géo. Mon histoire de Madagascar était inscrite dans le Boky Mena, le petit livre rouge, celle des lendemains qui chantent, et non des veillées de souffrance. Nos héros s’appelaient Didier Ratsiraka (Ny ampitso tsy atakalo tsikera) et Kim Il Sung. Et non Jacques Rabemananjara, Joseph Ravoahangy ou Joseph Raseta.. Mon frère, plus jeune, parti à l’école française d’Ampandrianomby allait tout apprendre sur…la vallée des Rois de Thèbes, Louis XIV et Versailles. La bibliothèque nationale, ultime recours, près du Hilton, était soviétique: point de non-retour. A la lecture des « Mots et la mémoire volés de Madagascar », il me restait seulement le souvenir d’un 33 tour, que mes parents, alors étudiants en médecine en France, gardaient précieusement : un disque sur les voix des « oppressés », les a capella de la souffrance de naître dans la soumission et de vivre la répression. Celle de 1947. Un disque en noir et blanc, dont la couverture dépeignait une foule d’hommes et femmes drapés dans de leur lambas, le visage grave et déterminé. Lorsque je tenais ce disque, du haut de mes six ans, je tenais dans les mains tout ce qu’il me serait donné d’avoir, pour de nombreuses années, en matière d’histoire nationale, portée par les voix de ceux qui ont crié à l’insurrection pour redevenir libres, pour arracher la liberté bien avant même qu’on la leur donne. Celle de ceux qui avaient vécu 1947. Celle de mon peuple.
Enfin vint la douleur d’une image, racontée, que mon imagination s’efforce encore de faire revivre: celle d’un petit bébé emmailloté, ballotté dans les bras vulnérables et protecteurs d’une mère qui court, qui fuit les balles de la répression de 1947. C’est celle de mon père, né cette même année, au creux de la folie répressive des colons, ivres de violence totalitaire, de rage vengeresse démesurée et lâche. Et, dans cette image, forte et floue, réelle et imaginée à la fois, inlassablement mon identité malgache se perd et se lie au territoire de ma naissance: la France. Née d’un père, sauvé des balles françaises, moi, l’enfant de la mixité culturelle, de la double appartenance, d’une éducation à deux visages, d’une Afrique qui exulte l’espoir et la foi, d’une Europe qui pense à ne plus savoir où elle en est. Ceux qui m’ont appris le droit des peuples à disposer d’eux même, ceux qui m’enseignaient que le seul bien que j’aurais à chérir était la liberté, auraient pu tuer mon père. En 1947. Pour moi, ressentir cette douleur, c’est aussi ça être malgache. C’est ne pas pouvoir s’empêcher de retenir mes larmes à la lecture de cet extrait, sombre et splendide de « Nour, 1947 », qui reprend la voix de ceux qui tombent sous la violence aveugle de l'occupant: « Silence, amertume. Surgir des tranchées de Bir Hakeim, de Harréville-les-Chanteurs ou de Neufchâteau, de Crest, ou de Frier-du-Bois. Puis tomber. S’effondrer. Ici. Dans notre pays. A la fin de la guerre. De leur guerre. Sous leurs propres balles. Eux qui étaient à nos côtés. Eux que nous avions sauvés ». "


Randiana Rakotomalala

2 comments:

  1. Etre malgache à l'étranger semble nous rendre davantage sensible à notre propre identité, selon des visions relatives et parfois subjectives, à la terre des nôtres, sur des détails qui nous auront paru banaux ou insignifiants sur place...
    En lisant cet excellent article,j'ai vraiment l'impression d'avoir vécu dans une bulle jusqu'à ma majorité,où à J+1, j'ai reçu la réalité de mon pays en grandeur nature,sans regret ni remord, mais un peu comme une gifle...je m'en vais y réfléchir.. :)

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  2. Tres belle lecture de l'identite malgache ou de l'identite tout court!

    mere est assez fiere d'avoir ramene ses petits au pays quand il en etait encore temps pour que les racines prennent la terre des ancetres et que l'etre s'en retourne a jamais a sa terre!

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